Un café fumant, une cigarette aux lèvres, Dorreh*, 75 ans, ne quitte pas son téléphone des yeux. Face à elle, son mari, Mirza*, ne cache pas son émotion de recouvrir les bruits de sa ville du sud de l’Iran. En visio, un de leur proche, tout sourire, les balade dans le grand bazar.
« Depuis que WhatsApp est de nouveau autorisé en Iran, nos proches peuvent nous appeler de façon beaucoup plus simple, explique Dorreh*, un large sourire aux lèvres. On est plus obligé d’envoyer un message, puis d’attendre qu’il se connecte avec un VPN, qu’il le voit et qu’il nous appelle de chez lui. »
Après deux ans d’interdiction, le Conseil suprême du cyberespace iranien (l’instance en charge de la régulation d’internet) a levé, fin 2024, les interdictions d’utiliser WhatsApp et Google Play. Pendant ces deux années pour pouvoir envoyer ou lire un message, il était nécessaire d’avoir installé un VPN. De fait, il n’était pas possible d’appeler en visio en étant dans la rue, par crainte d’être arrêté.
Une population de plus en plus précaire
« Si vous saviez comme on rêve de la chute du régime pour retourner en Iran et tenir de nouveau nos proches dans nos bras. », ajoute Mirza*. Il a quitté son pays il y a quarante ans et n’a jamais pu y retourner.
En 2022, Mahsa Jina Amini, est tuée par la police des mœurs qui estimait que son voile était mal porté. Peu après, le régime iranien bloque Instagram et WhatsApp pour essayer de faire taire les protestations. Aux cris de « Zan, Zendegi, Azadi » (Femmes, vie, liberté), ce mouvement réclame la fin des restrictions vestimentaires (comme le port du voile obligatoire pour les femmes), plus de libertés individuelles, une meilleure économie et surtout la fin du régime des Mollahs.
Depuis deux ans, ce mouvement est réprimé dans le sang par le régime, qui n’hésite pas à tirer à balle réelle sur les protestataires, à les arrêter, à les torturer, voire à les pendre. La peine de mort y est toujours en vigueur. « Cette levée partielle de la censure sur internet est un assouplissement limité et stratégique, analyse Julia Tomasso, chercheuse à l’Iris spécialisée sur les politiques de défense. C’est une façon pour le gouvernement d’amortir un peu le mécontentement de la population. »
Car depuis 2011, l’État met en place un « internet national iranien » pour contraindre la population à se connecter à un réseau local, contrôlé par l’État. Face à une très forte censure sur internet, l’usage de VPN payants est largement répandu en Iran. Cela permet d’avoir accès à Google par exemple.
Mais entre les sanctions américaines, le régime iranien et l’inflation galopante, la situation économique s’est considérablement dégradée. En 2019, un euro valait 15.000 tomans ; contre 115.000 tomans à ce jour. Les salaires n’ayant pas augmenté autant que l’inflation, une grande partie de la population peine désormais à se nourrir.
Surveiller les conversations
De fait, acheter un VPN n’est plus une priorité pour nombre d’Iraniennes et d’Iraniens. « Ces sanctions sur internet ont compliqué l’écosystème économique du pays, reprend Julia Tomasso. Beaucoup de personnes, notamment des femmes dans les petites villes ou les zones rurales passaient par WhatsApp ou Instagram pour mettre en avant leurs produits (artisanat, nourriture, etc.) et ainsi pouvoir les vendre. Cette interdiction de deux ans les a encore plus précarisées. »
Pour autant, si le régime lève ses interdictions, ce n’est pas sans raison. À l’argument économique mis en avant par une partie des dirigeants, s’ajoute une volonté de contrôle exacerbée. « À chaque ouverture apparente, on trouve une stratégie de contrôle un peu plus raffinée, finalement, de la part du gouvernement, souligne Julia Tomasso. Cela vient souligner que les plateformes aujourd’hui non censurées sont, pour le régime, susceptibles de favoriser des mouvements d’opposition. »

En d’autres termes, en permettant aux Iraniens et Iraniennes de communiquer plus facilement sans VPN, c’est aussi une manière de plus surveiller ce qui va être dit, dans un contexte où le régime est fébrile.
« La Syrie représentait un élément clé du corridor stratégique par lequel l’Iran acheminait des armes au Hezbollah, reprend la chercheuse. Les forces armées russes ont même aidé le régime à évacuer près de 4 000 combattants pro-iraniens de Syrie. Actuellement, le réseau d’influence régional de l’Iran est mis à mal et connaît un affaiblissement notable. Cependant, le régime veille à ne pas afficher de signes de faiblesse, en multipliant les démonstrations de force à travers de nouveaux équipements militaires et en signant un accord stratégique sur 20 ans avec la Russie. De là à dire que le régime des Mollahs va tomber dans l’année, je n’y crois pas trop, même s’il est nettement affaibli. »
Un régime « hypocrite »
Jahandar* s’amuse, lui, de cette levée de la sanction sur WhatsApp. « Cela fait quelques jours que mon téléphone sonne n’importe quand ! Ma famille m’appelle genre 5 minutes juste pour me dire : ‘c’était pour voir si c’était vrai qu’on pouvait désormais utiliser WhatsApp, où s’ils nous avaient encore menti’. C’est bien cette levée de l’interdiction, mais on est pas dupes. Ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’étendue des droits que nous avons perdus.»
D’un air résigné, il rappelle aussi « l’hypocrisie du régime ». « J’aurai beaucoup d’exemples à vous donner mais le plus évident, peut-être, c’est X. » Cette plateforme est interdite en Iran. Pourtant, les dirigeants iraniens, eux, y postent régulièrement leurs déclarations officielles. Une façon aussi de rappeler que cette communication est avant tout destinée aux personnes ne résidant pas ou plus en Iran.
* Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes.
Elna Hartman
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