Sorti le 27 mars sur Netflix, ce documentaire édifiant est consacré à l’affaire judiciaire qui a marqué la France en 2003 : Le Cas Cantat. Les trois épisodes, implacables, reviennent sur le meurtre de Marie Trintignant par le chanteur Bertrand Cantat et le suicide de Kristina Rady. Une façon de leur rendre enfin justice, plus de vingt ans plus tard.

En 2002, la lumineuse actrice Marie Trintignant et le chanteur Bertrand Cantat, leader du groupe de rock Noir Désir, sont au sommet de leur gloire. Un an plus tard, leurs noms continuent à parcourir les journaux, pour une raison bien plus révoltante : Marie Trintignant est assassinée par son compagnon, Bertrand Cantat, dans la nuit du 26 au 27 juillet 2003, à Vilnius, en Lituanie.

Commence alors un tourbillon judiciaire, médiatique et culturel, dont les conséquences vertigineuses continuent de diviser la société française. Plus de vingt ans plus tard, un documentaire glaçant revient sur cette affaire, ainsi que sur le suicide de Kristina Rady, qui a également partagé la vie du musicien : De rockstar à tueur : Le Cas Cantat. Une analyse poussée et minutieuse, disponible sur Netflix depuis le 27 mars 2025, dont les constats accablants permettent enfin de rendre une forme de justice à ces deux femmes flamboyantes.

Attention : la suite de cet article contient des récits de féminicides et de violences conjugales, qui peuvent être difficiles à lire.

Non, le meurtre de Marie Trintignant n’est pas un « crime passionnel »

Un « crime passionnel » commis sur une femme « hystérique » par un homme « en larmes » : voilà comment le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat a été présenté dans les médias français, en 2003. À une époque où le terme de féminicide n’était pas encore entré dans le vocabulaire commun, le crime de Bertrand Cantat ressemble alors davantage à un « amour qui a mal tourné », à une « passion dévorante ».

Pendant trois épisodes, aussi implacables que passionnants, le documentaire Le Cas Cantat s’attache à mettre enfin à mal tous ces clichés, qui ont permis à l’ex-chanteur de Noir Désir de continuer à être idolâtré, des années plus tard.

Une véritable « omerta » autour de Bertrand Cantat

Pourquoi la société française continue-t-elle de mettre un meurtrier sur un piédestal ? Anne-Sophie Jahn, la narratrice et l’une des réalisatrices de la série Netflix, également journaliste au Point, le résume en deux étapes. D’abord, « un fait-divers de cette ampleur entre deux superstars, c’était du jamais-vu en France ».

La journaliste Anne-Sophie Jahn // Source : Netflix
La journaliste Anne-Sophie Jahn // Source : Netflix

Il est vrai qu’à l’époque, la joyeuse Marie Trintignant enchaîne les tournages de films français très populaires, tandis que le charismatique Bertrand Cantat vend des millions d’albums et joue devant 80 000 personnes, avec son groupe Noir Désir. Ensemble, ils ont une « aura, quelque chose qui nous dépasse », comme le décrit Lio, amie très proche de Marie Trintignant, malgré un comportement « jaloux et possessif » de la part de Cantat.

Ensuite, la journaliste, autrice de l’essai Désir noir qui traitait déjà de l’affaire, décrit ce qu’elle estime être une « omerta » autour de la rockstar : « tellement de personnes ont peur de parler ». Un silence troublant, qui a permis à Bertrand Cantat de continuer à s’imposer comme une figure incontournable de la scène musicale française, y compris après sa condamnation pour meurtre.

La thèse abjecte de l’accident puis de la légitime défense

Alors peut-on considérer que Bertrand Cantat a simplement « purgé sa peine » judiciaire et qu’il a « payé sa dette à la société » ? Ce n’est pas aussi simple et le documentaire de Netflix le rappelle minutieusement, en rappelant chaque étape de l’affaire.

La production commence d’abord par revenir sur la thèse de l’accident, défendue par Bertrand Cantat lors de sa première audition : ils se sont disputés, il l’a seulement poussée, elle est tombée sur un radiateur et s’est blessée. À ce moment-là, personne ne doute et les médias reprennent massivement les éléments de langage du chanteur.

Bertrand Cantat lors de son audition, en 2003 // Source : Netflix
Bertrand Cantat lors de son audition, en 2003 // Source : Netflix

Mais cette déclaration est rapidement remise en question par l’autopsie, qui révèle l’inimaginable : Marie Trintignant est morte après avoir reçu une vingtaine de coups, sur tout le corps. Bertrand Cantat change alors sa version des faits et admet lui avoir donné « cinq ou six » claques.

Pourtant, il continue à accabler sa compagne, estimant qu’elle l’a frappé en premier et qu’il s’agit donc de légitime défense, face à une femme devenue hystérique et qui l’a « poussé à bout ». Dans l’inconscient collectif, se plante alors l’idée que Marie Trintignant l’aurait peut-être un peu cherché.

« La vie d’une femme ne vaut pas cher »

Les médias mettent alors les faits de côté : on oublie bien vite la violence des coups, répétés sur plusieurs minutes et qui ont massacré Marie Trintignant, au point que les médecins parlent du syndrome du bébé secoué. Ce que l’on retient, ce sont les larmes de Bertrand Cantat, sa position de victime et l’empathie que l’on doit ressentir pour lui. La presse décrit l’aveu du meurtre comme « la poignante confession de Cantat » et la situation se retourne à son avantage. Il a « tué par amour », dit-on.

Peu importe qu’il ait ensuite attendu sept heures — sept longues heures — avant d’appeler les secours, en prétendant que « Marie dormait », alors que les médecins sont formels : « Il est impossible qu’une personne s’endorme après avoir été victime de violences et trouve un sommeil apaisant ».

Bertrand Cantat pendant son procès // Source : Netflix
Bertrand Cantat pendant son procès // Source : Netflix

Lors du procès, son avocat plaide que Bertrand Cantat a commis un « crime sous l’emprise de la passion » : pratique, puisque grâce au droit lituanien, cela lui permet de réduire sa peine de moitié. Les lois du pays ne couvrent pas non plus les notions de non-assistance à personne en danger. Le chanteur est donc « seulement » poursuivi pour homicide volontaire et risque 15 ans de prison.

Il est finalement condamné à 8 ans de prison ferme par la justice lituanienne, avant d’être transféré en France. Il est ensuite libéré en 2007, après 4 ans de détention. Lio se dit alors que « la vie d’une femme ne vaut pas cher ». Quatre ans, est-ce vraiment suffisant pour les années perdues de Marie Trintignant ?

Il n’y a pas une mais « plusieurs affaires Cantat »

Plus de vingt ans plus tard, le documentaire Le Cas Cantat réussit justement là où les tribunaux ont échoué : réparer l’injustice commise et offrir à Marie Trintignant un véritable examen des faits, loin du cirque médiatique. La série Netflix en profite pour rappeler que ce n’est pas un cas isolé : Anne-Sophie Jahn parle alors de « plusieurs affaires Cantat » et revient sur le suicide de Kristina Rady, seulement 7 ans après le meurtre de l’actrice.

L’ex-compagne de Bertrand Cantat l’avait défendu lors du procès de Vilnius, en affirmant qu’il ne s’était jamais montré violent avec elle. On regrettera d’ailleurs que le documentaire mette beaucoup en avant l’importance de son témoignage, qui aurait participé, selon plusieurs intervenants, à la réduction de peine dont a bénéficié le meurtrier. Il est dommage de rejeter la faute sur une victime, elle aussi, de l’emprise de Cantat.

Kristina Rady, l'ex-compagne de Bertrand Cantat // Source : Netflix
Kristina Rady, l’ex-compagne de Bertrand Cantat // Source : Netflix

Kristina Rady a ainsi mis fin à ses jours par pendaison en 2010, alors que le chanteur « dormait » à l’étage inférieur. Quelques mois plus tôt, elle laissait un message vocal à ses parents, dans lequel elle appelait à l’aide : « Bertrand est fou », dit-elle. « Si les événements de 2003 ne me sont pas arrivés à moi, là, maintenant, c’est bien à moi que c’est en train d’arriver. Il m’est impossible de sortir de la situation saine et sauve ».

Ses proches parlent de « chantage affectif », alors que la jeune femme vient d’entamer une nouvelle relation amoureuse et que Cantat se montrait, à nouveau, jaloux, menaçant même régulièrement de se suicider.

« Le silence tue toujours »

Malgré ces éléments accablants, aucune enquête n’a été ouverte sur le suicide de Kristina Rady. Le documentaire Netflix révèle d’ailleurs que cette dernière était passée par les urgences, quelques mois plus tôt, pour coups et blessures infligés par Bertrand Cantat. Elle souffrait alors de plusieurs ecchymoses, ainsi que d’un décollement du cuir chevelu.

Anne-Sophie Jahn indique également que lors de sa première enquête sur le sujet, en 2017, l’un des anciens membres du groupe Noir Désir lui a confié qu’une décision collective avait été prise : mentir et couvrir les actes violents de Bertrand Cantat, pendant des années.

Pour autant, le chanteur n’a jamais été remis en cause. S’il se fait plus discret depuis la polémique liée à la une des Inrocks qui lui a été consacrée, en octobre 2017, il reste une figure « intouchable » du rock français. Il était donc largement temps qu’une enquête fouillée et soigneuse lui soit consacrée, pour remettre Marie Trintignant et Kristina Rady dans la lumière, et leur offrir une forme de justice réparatrice, même tardive.

Le Cas Cantat // Source : Netflix
Le Cas Cantat // Source : Netflix

Loin de l’image de femmes hystériques ou instables, qui continue encore aujourd’hui à être relayée par la presse, les deux victimes de Bertrand Cantat sont enfin remises au cœur du récit, comme elles le méritent depuis toujours, comme le souligne également L’Humanité.

On ressort tout de même complètement épuisés de ces trois épisodes intenses, qui nous ont fait l’effet d’un électrochoc. En revenant sur cette affaire majeure du 21e siècle, Le Cas Cantat s’applique à démontrer que les féminicides restent un sujet crucial de nos sociétés actuelles, toujours aussi mal condamné et mal médiatisé. La conclusion, déchirante, nous invite à ne jamais oublier le nom de ces victimes de féminicides, de violences conjugales, sexistes et sexuelles, à les célébrer, et à se souvenir d’une vérité douloureuse : « Le silence tue toujours ». Il est donc temps de parler, plus que jamais, pour celles qui ne pourront plus jamais le faire.

Source : Montage Numerama
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