L’ironie ne manque pas de piquant dans les allées des usines Tesla. À Fremont, en Californie, les lignes d’assemblage de la berline Model S et du SUV Model X, modèles historiques de la marque, sont à l’arrêt depuis début mai. À la place, ingénieurs et ouvriers de production ont été réaffectés à une tâche d’un genre nouveau : assembler et entraîner Optimus, le robot humanoïde sur lequel Elon Musk joue désormais l’avenir de son empire.
Sauf que sur le terrain, la transition vers ce que le milliardaire qualifie sans trembler de « plus grand produit de tous les temps » est loin d’être réglée comme du papier à musique. Pour nourrir les modèles d’apprentissage par imitation de ces machines, la direction a d’abord équipé ses propres salariés de combinaisons de capture de mouvement. L’objectif ? Enregistrer le moindre de leurs gestes pour l’injecter dans le cerveau virtuel d’Optimus.
Mais la consigne est très mal passée, raconte The Information. Des ouvriers des usines du Texas et de Californie ont protesté, de peur de former la machine conçue pour les remplacer. Tesla a fini par confier la collecte de données à des équipes dédiées, qui portent casques à caméras et combinaisons de capture, dans des centres d’entraînement installés au Colorado, en Arizona et en Floride.
Optimus, vraiment l’avenir ?
Au-delà du malaise social, la réalité technique d’Optimus V3 reste à des années-lumière des promesses théâtrales égrenées lors des conférences financières. Tesla n’a pas encore trouvé comment fabriquer à la chaîne un robot humanoïde doté d’une main aussi habile qu’une main humaine. L’ensemble main et avant-bras du modèle V3 compte plus d’une centaine de vis et de petites pièces, que les ouvriers assemblent encore à la main.
Ce montage manuel oblige à retoucher de nombreux robots dès leur sortie de ligne. Certains capteurs tactiles de la main manquent aussi de fiabilité. Tesla prévoit d’ajouter l’an prochain un « gant » sensoriel remplaçable, pour ne plus avoir à changer toute la main à chaque panne.
Côté intelligence artificielle, le compte n’y est pas non plus (pour l’instant). On est encore bien loin de l’androïde autonome capable de passer le balai ou de monter un moteur sans broncher. Aujourd’hui, les Optimus qui travaillent dans les usines Tesla sont cantonnés à des tâches précises, dans des zones encadrées. D’après trois sources de The Information, leur IA réagit de façon imprévisible face à une situation qu’elle n’a pas apprise, et il faut plusieurs jours pour lui enseigner une tâche de base. Si Tesla affirme vouloir atteindre le cap des 1000 robots produits par semaine d’ici la fin de l’année 2026, la réalité du terrain montre des chaînes de montage ralenties par l’incapacité des équipements à aligner correctement les composants.
Elon Musk a déjà dû revoir ses ambitions. En janvier 2025, il annonçait environ 10 000 Optimus construits dans l’année, dont « plusieurs milliers » au travail dans les usines avant décembre. Un an plus tard, il reconnaissait qu’aucun robot n’y effectuait de travail utile. La démonstration d’Optimus V3, promise pour mi-2026, n’a toujours pas eu lieu.

Un robot américain qui dépend de pièces chinoises
Pour couronner le tout, le grand discours sur la souveraineté technologique américaine en prend pour son grade. Fin juillet, la FCC, le régulateur américain des télécoms, a interdit l’importation de nouveaux robots humanoïdes étrangers. La mesure vise les robots complets : Tesla continue d’acheter à des fournisseurs, souvent chinois, les moteurs et les engrenages de précision qui font bouger les articulations d’Optimus. Certains livrent de bonnes pièces en petite série, mais peinent à garder la même qualité quand les volumes grimpent. Une dépendance partagée par toute la Silicon Valley, où plusieurs startups n’hésitent pas à rapatrier des pièces détachées chinoises directement dans les valises de leurs ingénieurs pour contourner les blocages.
Pendant que Musk s’épuise à survendre ses prototypes à coup de déclarations fracassantes, la concurrence, elle, avance en rangs serrés. Toyota estime devoir dépenser environ 1 000 milliards de yens par an (environ 5,5 milliards d’euros) à partir de 2028 pour robotiser ses usines et celles de ses fournisseurs, Hyundai s’appuie sur la puissance industrielle de Boston Dynamics pour déployer jusqu’à 25000 robots Atlas, et des spécialistes comme Agility Robotics font déjà tourner leurs machines dans des entrepôts logistiques réels. À force d’imposer des cadences infernales pour assembler des machines bancales, Tesla risque de découvrir une vérité cruelle : à trop vouloir remplacer l’humain, on finit surtout par fabriquer des illusions ruineuses.
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