Si une IA remplace votre travail, l’entreprise qui la développe pourrait-elle vous reverser une partie de ses gains ? Anthropic, le créateur de Claude, ouvre cette possibilité. Le 18 octobre 2026, l’entreprise a annoncé vouloir affecter des actions représentant 5 % de son capital à un fonds qui pourrait notamment effectuer des distributions directes à certaines populations.
Dans son billet intitulé « Investing in the public benefit », soit « Investir dans le bien public », la firme cite les travailleurs que l’IA pourrait fragiliser. Elle envisage également des dons à des associations. L’affectation des 5 % du capital reste soumise à l’accord des actionnaires.
Reste que l’ordre de grandeur est considérable. Lors de sa levée de fonds du 28 mai, Anthropic avait été valorisé à 965 milliards de dollars. Sur cette base, les 5 % représenteraient une valeur théorique d’environ 48 milliards de dollars.

Un fonds pour aller plus loin face aux bouleversements du travail
Anthropic écrit que l’IA pourrait créer une valeur économique énorme, mais aussi déstabiliser de nombreux travailleurs. Face au rythme des progrès, l’entreprise estime que des « approches plus audacieuses » pourraient être nécessaires.
Le nouveau fonds prendra la forme d’une LLC, une société américaine à responsabilité limitée entièrement détenue par Anthropic. L’entreprise explique avoir choisi cette structure pour pouvoir financer aussi bien des associations que des distributions directes à certaines populations. Sa gouvernance doit être précisée dans les prochains mois.
La part du capital détenue par le fonds pourrait également augmenter avec la valeur d’Anthropic. Pour chaque hausse de 50 % de sa valorisation au-dessus d’un seuil de référence, le conseil d’administration pourrait lui attribuer 2 % supplémentaires du capital. Ces attributions restent à sa discrétion, et Anthropic n’a pas encore communiqué le seuil de référence.
En additionnant cette dotation aux promesses de dons des cofondateurs (80 % de leurs actions) et des salariés (environ la moitié d’entre eux participe à un programme où l’entreprise abonde leurs dons d’actions), Anthropic estime qu’environ 20 % de ses actions seraient consacrées à des objectifs d’intérêt général.
Ce projet prolonge une réflexion déjà engagée. Le 22 juillet, Anthropic s’était engagé à consacrer 200 millions de dollars (environ 178 millions d’euros) à des recherches externes sur les réponses aux bouleversements économiques de l’IA. Son programme de recherche envisage notamment des expérimentations de revenus inconditionnels, versés sur une longue durée et à un niveau permettant de vivre.

L’objectif serait d’étudier des situations dans lesquelles revenu et travail restent durablement dissociés, en observant notamment le bien-être, la vie familiale et la manière dont les bénéficiaires occupent leur temps. Le programme explore aussi le partage du capital et des mécanismes de dividendes liés à l’IA. Ces tests de revenu inconditionnel, réservés à des groupes de participants, se rapprochent du revenu universel sans en être au sens strict, puisqu’ils ne concernent pas toute la population. L’entreprise n’a pas précisé lesquelles de ces pistes son nouveau fonds retiendra.
Le rapprochement avec le revenu universel repose donc sur des réflexions concrètes chez Anthropic. Mais l’entreprise n’annonce pas que son nouveau fonds financera nécessairement ces dispositifs.
Elon Musk veut donner des actions directement au public
Elon Musk propose une autre approche. En réponse à Anthropic sur X, il a recommandé de donner les actions « directement au public », avant d’ajouter : « C’est ce que je vais faire. » Ces messages ne précisent ni les titres concernés, ni les bénéficiaires, ni le calendrier.
Une telle distribution permettrait aux bénéficiaires de détenir eux-mêmes une fraction d’entreprise. Elle ne leur garantirait toutefois aucun revenu mensuel : la valeur des actions peut fluctuer et leur détention n’implique pas nécessairement le versement de dividendes.
Un revenu universel suppose, lui, un versement monétaire régulier, individuel et accordé à tous, sans condition de ressources ni obligation de travailler. Une aide ponctuelle ou ciblée sur les personnes privées d’emploi ne répond pas à cette définition.
Anthropic n’a encore fixé ni montant individuel, ni périodicité, ni conditions d’accès. Le fonds sera entièrement détenu par l’entreprise, qui doit préciser sa gouvernance dans les prochains mois.

Si l’IA remplace les salariés, qui restera pour consommer ?
Redistribuer les gains de l’IA pourrait aussi répondre à un problème économique : les salariés que les entreprises remplacent sont également leurs clients. Si les personnes licenciées ne retrouvent ni emploi ni revenu équivalent, elles risquent de réduire leurs dépenses.
Les chercheurs Brett Hemenway Falk et Gerry Tsoukalas partent de cette idée dans « The AI Layoff Trap », un modèle théorique publié sur arXiv, une plateforme de prépublication où les articles ne sont pas relus par d’autres chercheurs avant leur mise en ligne. Le modèle décrit un piège : chaque entreprise bénéficie pleinement des économies de salaires, mais ne subit qu’une partie de la baisse de consommation provoquée par ses licenciements. Elle conserve donc un intérêt à automatiser, même si, collectivement, ces décisions finissent par peser sur les ventes et les profits.
On retrouve cette inquiétude dans le scénario du « PIB fantôme » de Citrini Research : une économie où les gains de production ne se traduisent plus suffisamment en revenus pour les ménages. Ces scénarios restent hypothétiques, mais soulèvent une question à laquelle le projet d’Anthropic pourrait apporter un début de réponse : comment redistribuer les gains de l’IA aux personnes dont elle fragilise les revenus ?
D’autant que la répartition des gains de l’IA fait déjà débat dans les entreprises qui en profitent. Chez Samsung, les salariés ont obtenu au printemps 2026 un accord sur le partage des bénéfices des semi-conducteurs, dopés par la demande liée à l’IA. Ces primes ont aussi suscité des tensions avec les salariés des autres divisions, moins bien lotis. Chez Micron, le syndicat de Taoyuan, à Taïwan, a obtenu le droit de déclencher une grève pour ces mêmes raisons.
Avec son fonds, Anthropic envisage quant à lui d’étendre la redistribution au-delà de ses salariés. Reste à préciser la forme que prendra cette redistribution : de l’argent, des actions, une aide ponctuelle ou des versements réguliers ? Et surtout, qui pourra en bénéficier ?
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