J’écris ces lignes avec un doigt cassé. Depuis sept semaines, chaque paragraphe me rappelle à quel point le clavier est une interface brutale et inefficace dès lors que l’on perd un membre, et la dictée vocale une solution gênante dès qu’on n’est pas seul dans la pièce. C’est exactement le créneau que vise Subvocal (bon, okay, pas moi, mais plutôt les vibecoders qui tiennent à se montrer au Starbucks).
« Taper est lent. Parler à son ordinateur est gênant. » C’est ainsi qu’Aarush Yadav, cofondateur de la start-up, a résumé son pitch sur X le 30 octobre 2026, en annonçant une levée de 1,3 million de dollars auprès de Y Combinator et du fonds Afore Capital. Le produit ? Des lunettes qui ressemblent aux dernières Meta Ray Ban et qui suivent les muscles de la parole intérieure grâce à un capteur sans contact, et traduisent en texte un mouvement de bouche silencieux, presque invisible. Le tout à plus de 200 mots par minute, selon l’entreprise.
Ce que promet Subvocal (et ce qu’on ignore)
D’après sa page de précommande, les lunettes n’ont pas besoin de caméra pour capter cette parole muette. Les préventes, malheureusement réservées aux États-Unis, demandent un acompte de 199 dollars sur un prix « early bird » de 499 dollars, pour des livraisons estimées au premier trimestre 2027. L’entreprise, issue de la promotion d’automne 2026 de Y Combinator, a été fondée par Aarush Yadav, passé par Georgia Tech, et Arnav Kumar.
Le chiffre de 200 mots par minute évoqué par l’entreprise est prometteur, mais pourrait tout autant être une promesse en l’air. Un bon dactylographe tourne autour de 40 à 60 mots par minute et une conversation normale, autour de 150. Subvocal promet donc d’écrire plus vite qu’on ne parle, sans émettre un son. Ce qui semble logique, si et seulement si tout fonctionne comme ils l’imaginent : l’écriture se passe avant le son.
On pourrait pourtant y croire, au vu des progrès de la dictée vocale boostés à l’IA. La parole dite subvocale est un vieux sujet de recherche. Quand on lit ou qu’on se parle intérieurement, la langue, la mâchoire et le larynx reçoivent des micro-signaux nerveux, même si rien ne bouge visiblement. En 2018, le chercheur Arnav Kapur (qui n’est pas Arnav Kumar de Subvocal), alors au MIT Media Lab, présentait AlterEgo, un dispositif à électrodes posées sur la mâchoire qui reconnaissait ces signaux avec environ 92 % de précision, en conditions contrôlées. Le projet est devenu une start-up en 2025 et a montré en septembre de la même année un appareil porté autour de l’oreille, toujours sans date de commercialisation. Meta, de son côté, mise sur l’électromyographie au poignet avec le bracelet Neural Band vendu avec ses lunettes Ray-Ban Display, qui permet notamment d’écrire en traçant les lettres du doigt.
Reste qu’aucune démonstration n’a été publiée par Subvocal. Les 200 mots par minute sont un chiffre maison, sans indication de taux d’erreur, de temps d’apprentissage nécessaire pour chaque utilisateur ou d’étendue du vocabulaire. Or en reconnaissance de la parole, la vitesse ne vaut rien sans la précision : 200 mots par minute avec un mot faux sur dix, c’est poubelle.
Et 1,3 million de dollars reste une somme modeste dans le matériel, même avec l’appui de Y Combinator : c’est tout juste de quoi financer des prototypes, mais pas du tout une chaîne de production. L’histoire des objets connectés est pavée de précommandes jamais honorées. Notre avis : attendre les premiers prototypes et les premiers tests avant de craquer.
Murmurer à nos machines
Depuis que l’IA générative a fait du langage naturel l’interface universelle, le goulot d’étranglement s’est déplacé : la machine comprend à peu près tout, encore faut-il lui parler. Le clavier hérite de la machine à écrire du XIXe siècle, la dictée vocale reste impraticable dans un open space ou un TGV. Entre les deux, et avant les implants cérébraux façon Neuralink, la parole silencieuse est la dernière marche non invasive.
Si Subvocal tient sa promesse, nous pourrons parler à nos machines sans bouger les lèvres.
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